Pourquoi JASS ?

Pourquoi JASS ?
Le JAZZ a dans les veines du sang africain, c'est certain - jaja signifie "danser", jasi "être excité"- ; mais peut-
être aussi une racine enfouie, d'origine indonésienne -"jaiza" faisant écho aux sons des percussions. En français dirions-nous : "cela va faire jaser", parler ? Le 2 avril 1912, le Los Angeles Time évoque la jazz ball irrécupérable du lanceur Ben Henderson. Dérivé de l'argot, le mot jizz, renvoie à l'énergie, au courage et à la vigueur sexuelle. Le jasz a également l'odeur entêtante du JASMin, des parfumeries françaises de New-Orleans. A moins que l'étymologie du mot ne vienne de JASper, danseur esclave des années 1820, d'une plantation louisianaise ? Ou JASbo Brown, musicien itinérant et joueur de blues avant-gardiste de la fin du XIXe siècle ? Musique interdite, jouée dans les bordels, ce langage d'origine black american établit le lien indivisible entre le corps et l'esprit. Par la perpétuelle énergie de son discours, il puise dans l'Instant la force d'enrichir son long parcours, toujours bien vivant. J-ASS donne la fièvre et guérit ! Essayez-voir.

vendredi 20 avril 2012

RIO Blues - Invitation au voyage.

LEAVING PARIS...

« Le desespoir est une forme supérieure de la critique. Pour le moment, nous l’appelleront "Bonheur" ».
L. Ferré.


Les grands voyageurs sont des amoureux en exil. Mes musiques de départs ont toujours ces imperceptibles saveurs de l'inexploré.
Perle des notes de pluie sur les hublots aéroplanes. Chante, tout en bas, des vieux airs de Paris. En crêpe de Chine, comme un chagrin d'asphalte, un jazz - dans le noir – cherche sa note perdue. On croirait voir une de ces boules neigeuses pour enfant qu'on aurait oublié de secouer. Dessine des motifs cristallins, mauves aux couleurs fanées... Ô voyages, comme vous fûtes sages de si bien nous consoler. Parce que quitter ce que l'on aime c'est parfois s'en rapprocher ; le toucher de la mémoire, le sublimer. Un peu comme une chanson à rejouer, la longue trace enivrante d'un parfum emprunté. Laisser glisser les souvenirs, les empaqueter de rêves... Sans fuir. Juste partir. "Là, tout n'est qu'ordre et beauté. Luxe, calme et volupté".



ROUGE BRESIL (Cour de langue).



Il est minuit à Rio. Paris s'éveille : il est cinq heure.

Vergonha ! Non, je ne comprends pas grand chose au portugais... ça s'entremêle de lumineuses consonances latines, ça bourdonne, ça chante, ça zigzag tout azimut, ça ne s'arrête jamais.
Le brésilien c'est différent. Il est venu à moi sur la pointe des pieds. M'a enlacé de sucre roux. L'a fait délicieusement cuivrer, en surface, couleur pain d'épice. Puis, lui a donné le goût, la consistance et l'équilibre d'un caramel salé. Cette langue s'adresse à la plus belle part de moi, à la plus sèche, la plus libre. À celle qui ne veut ni bassesse ni ritournelle, mais l'éclat étourdissant de l'Instant.
Le brésilien, je le comprends au delà des mots... Sa musique de vagues liées guide mes sens. Moi, tenant bon sur ma barque, entre pétoles et tempêtes. Je suis le tempo décalé... chavire, m'éloigne, et reviens au galop ternaire des grandes marées. Ses intonations ont des relents spontanés, sans étiquettes, sans fonctions ni visages. Son identité métissée dépasse le simple langage ; j'ai comme l'impression qu'il définit un mode de vie. S'écoute des yeux. Envoute. Je m'en éloigne. Ne veut pas l'apprendre. Puis, sans comprendre pourquoi, me retrouve dans ses bras, alors remplit d'une croyance impie. Demain, Tania Maria me donne un cour... Felicidade !



C'est cette diction qui m’entraîne. Migraine. Je me souviens de ce coup de foudre pour la voix de João. Ses claquements de langue sur le palais, sa respiration tourbillonnante, le renflement nuancé de ses cordes, et ses longs chuchotements psalmodiés. Des images du mythe d'Orphée inscrites dans la vie quotidienne des favelas. Jobim & Moraes. On sort du cinéma pour retourner dans ses rêves. On revoit la couleur orange – au dessus de la baie – chaque fois que l'on ferme les yeux. La Bossa à venir serait une déferlante de jeunesse et de liberté. A Rio, Dieu a même fait construire sa Cité.

Toutes les musiques qui ont servi de fondations, de tremplin ou de planche de salut, on les connait de loin mais ne les écoute plus. Peut être rêvons nous de les oublier pour pouvoir retomber, aussi intensément, amoureux d'elles. Cours camarade, le vieux monde est derrière toi !


L'enfance de l'art est un lever de soleil. Une mélancolie profonde berce les mots de Cartola, de Lucio Alvès ou d'Elis Regina. J'aime tout de cette époque. Dick Farney, Paulinho da Viola, Elizeth Cardoso. Cette même lumière se dépose sur leurs notes en forme de fesses. Un joyau brut inexplorées, sans arrêtes. Vertigineux voyage, tu vagabondes sous la forme d'une pensée sonore. Ne cesse de t'élever, de saturer mon coeur d'une si rugueuse douceur. Tu susurres l'harmonie et le point d'orgue. La beauté du monde à mon esprit révélé. Un lyrisme. Une voie lactée. Mon herbier de sons insuffle, dans chaque soupir, un mot précis sur ce doucereux sentiment. Saudade. Un mot d'orage, aussi minéral que volcanique. Cette musique est le sourire du déluge. Une poussière dans l'oeil. La destruction de l'amour, si tendrement violente.

Et puis, le regard d'un homme blanc qui apprivoise cette sauvage danse samba. "Teus olhos são duas contas pequeninas qual duas pedras preciosas que brilham mais que o luar", lui dit-il de toute sa Bohême désargentée. Rouge Brésil, tu m'as conquis. Ta musique, elle s'attend. Et puis, quand on l'entend. C'est trop fort, comme un alcool au milieu du désert. Ta musique, elle se prend, se déshabille, se baigne, se tâche. Carnavalienne volupté.



Les vents du large poussent vers la Nouvelle-Orléans la cannelle et le piment. C'est sur cette terre, d'où pullule l'espoir, que le jazz vint - aussi - se métisser. Tout guidé qu'il était par ces grands territoires solitaires. Enfante une recette magique. S'installe au soleil. S'harmonise d'une autre cadence de vie. Allez loin c'est s'affranchir. Allez loin c'est revenir, vers la source de l'âme qui coule en eau vive.

Si la musique brésilienne est indissociable de la Bossa... à pleins poumons, je repense aux anciens Carimbos indiens, au joyeux pleurs du petit Chorinho, Lundu et Modinha. J'entends encore ce lointain Rio blues de la baie fleurie et cette folle samba des arrière-cours. Ma nostalgie de cette époque réside sur une carte postale. Quand le temps et le lieu étaient parfaitement unis.

La caresse de la note inédite, du tempo chancelant. Défiant l'impossible, recouvrant la page noire. Ces mélodies de l'extase – palettes jubilatoires – représentent l'irradiation. Icare brûlant ses ailes de papier. Toute la musique du Brésil est une élégante chute vers le haut.

Et demain ? Demain ! Demain...

Q'est-ce ? J'arrête !

Para Gabriella.






vendredi 23 mars 2012

Afternoon with Gil Scott-Heron... " I'm new here "


Tout le monde en a parlé. Je me suis tue. Je ne souhaitais – ne pouvais – pas, m'exprimer à chaud. Comme si, résigné, je me préparais déjà à sa disparition, que j'en avais déjà pesé la lourdeur du sens. La tristesse des rues de Harlem me revenait. Celle des vendeurs de disques gravés à la sauvette sur la 125. La force des mots m'avait quitté, en même temps que lui. Ma plume sans encre se minait d'un complexe sentiment d'impuissance, vide, désincarné.
Peut-être ne voulais-je simplement pas me laisser embarquer par l'émotion. Trop abrupte fut le départ de ce compagnon secret avec qui je partageais notes et mots. Il m'avait longtemps suivit. Colorait mon quotidien. Nous n'avions pourtant que peu de choses en commun. En surface. Je n'aurais plus jamais la possibilité de le rencontrer. Profondément converser. Ainsi, je me rendais compte que je ne pouvais l'évoquer qu'au futur. Désormais, et pour toujours, sa voix serait enfermée sur ma platine. Son sillage serait calibré par le diamant.

Un jour avant son décès je publiais, sur ce même blog, deux titres de Gil Scott-Heron dédiés à Washington D.C. Je me trouvais, comme sur la vidéo, près du grand bassin bleu, fredonnais ses chansons ondulantes. Ricoche des ribambelles de souvenirs publics. Ce même jour, j'entrais déterminé chez le disquaire du quartier. Pour moi, c'était summer in America. Je débusquais le seul disque de Gil Scott qui me manquait. Le voilà ce BRIDGES, tout rougeoyant, lui et son acolyte Brian Jackson au sommet de leur collaboration.

Depuis la sortie de SPIRIT (1994), il était devenu difficile de suivre le poète-chanteur autrement qu'à travers l'émotion du passé... Les chants modernes sont trop rapides pour moi. Ou trop peu nuancés. Ou simplement en attente de malheur ou d'amour. On a pas le temps de penser. Pas le temps de deviner. D'inventer à nouveau la vie... Bref, l'harmonie.


Je ne saurais véritablement décrire le sentiment ressenti lorsque je découvrais – aussi hagard qu'impatient – ce qui deviendrais le tout dernier enregistrement de la carrière de Gil Scott.
Son testament s'appelle I'M NEW HERE (XL Recordings/Beggars Banquet - février 2010).
 En quoi était-il nouveau ici ? Revenir aux origines, aux premiers souffles. Utiliser les technologies contemporaines, le mixage. Sentir le poids des mots choisis, dénudés de mélodies. On en est tout déboussolé.
Sa voix rauque et dure rayonne sur ma peau pâle des piccottis d'amours noirs, tous aussi désespérément passionnés. Ni triste, ni résigné, la sagesse dans la fougue transperce justement nos sens alertes. Un feu de paille dans mon coeur se propage à la vitesse d'un virus incurable. A trois temps, la pulsation numérique dévoile la froideur de la chute.

Oui, c'est sombre. Dans ce noir, j'éprouve le sentiment de tenir une matière irréelle, mes dix doigts serrés forts tout autour de son chant. C'est le mélange final de toutes ses couleurs. De tous ses états d'âme. Atteignant leur apogée ; et leur destruction. Son noir, c'est son équilibre asymétrique. La balance de ses maux. Une toile de Soulage. Il me semble cheminer sur un fil de vie vaporeux, à la recherche de l'Être humain, de ses plus profondes définitions. En surface, miroitent ostinato et feux rouges comme des éclaircies nauséabondes sur le bitume mouillé. Les cordes en pizz', mêlées aux arides mix dubstep de Jamie "xx" Smith, échafaudent des claquements de mains gospel jubilatoires, le souffle soul d'un chant, tout ridé de poussière d'ange. Entendez-vous ce rire tâché de nicotine, résonnant sur l'écho d'un horizon perdu, comme le souvenir d'une femme ? Une respiration crasseuse se calfeutre d'incompris.
Soudain, au gré de ses interludes slamés, j'imagine une nouvelle scène du jugement dernier. Des croyances afros dans un subway new-yorkais. Des percus en plastique vert. La belle misère du progrès. Le diable a finalement gagné. Déconcertant. Lui, le cerveau d'une Culture, ne pouvait plus chanter autrement qu'en aboyant. J'aime cette justesse non cherchée. Toute sa tête semble si impeccablement nettoyée...

J'étais allé une fois le voir au New Morning... Quand, l'an passé, le concert fut annulé par des vapeurs Eyjafjölliennes, je croisais les doigts, fort, pour l'entendre, encore une fois seulement, avant son définitif départ. Je ne sais si cet homme a un jour connu le sens de la mesure autrement qu'à travers sa musique. Ses textes étaient à son image : révoltés, mélancoliques, dansants, libertaires, urbains, amoureux, anarchistes ; de noirs et de rouges mêlés.
 Souvent, je pense à ses longues mains fragiles, enracinées de toute leur sève par le flux sanguin de la soul. Sa casquette américaine, enfoncée mais instable, sur ses longs cheveux crépus. "Ses beaux cheveux longs dans sa tête". Son long visage creusé sans joues et ses yeux de cheval maquillé ont leurs propres mélodies. A la croisée des ombres claires et des lumières feutrées, son chant sort du blues. Et traverse tranquillement les âges de la musique afro-américaine. On le place à l'origine du hip-hop, il se définit comme un témoin de traditions. Que vous le réécoutiez - à chaque fois - d'une oreille vierge et invective ou que sa mémoire laisse la trace d'un parchemin secret, dans une bouteille perdue du dancehall, j'aime à penser que l'infalsifiable voix de Gil Scott Heron restera encore longtemps, longtemps, dans nos mémoires.





mardi 21 février 2012

JASON MORAN à la cité de la musique : Monk in my mind.

Tarus Mateen, Nasheet Waits et Jason Moran - Duc des Lombards - veille du concert.


" I want to reconnect with Monk, not with people talking about his 'quirky rhythms' or 'off-center humor."


1999. Le jeune pianiste new-yorkais signe son premier disque chez Blue Note. Depuis lors, Jason Moran interpelle. Chacun de ses projets à des allures de concepts ambitieux et avant-gardistes. Tous traduisent un goût de l'exploration musicale sans équivalence. Partenaire de Greg Osby ou de Steve Coleman, il représente une nouvelle génération d'artistes, profondément lié au risque et à la nouveauté. Cette fois, comme un pied de nez, il dirige une performance entre musique et histoire. Notre vu, notre ouïe et leurs mémoires sont sollicités, pour témoigner que reprendre n'est pas rejouer. MONK IN MY MIND sera présenté le 2 mars prochain à la Cité de la musique.

C'est en fouillant dans les archives de W. Eugene Smith qu'il découvrit ces longues conversations débridées entre Thelonious Monk et son arrangeur Hall Overton.
 Du mythique concert au Town Hall, il assistais – en fond sonore crépitant – aux coulisses de sa création. Des joutes verbales vives lui donnent soudain l'illustration d'un des plus importants virages de la carrière de Monk.
 Immédiatement séduit, l'envie de prolonger le geste éveilla l'inspiration singulière du talentueux Moran. Bien différent d'un traditionnel tribute to..., les bandes de la voie grave de Thelonious résonnent par dessus leurs deux musiques. Cinquante ans après, la partition commune n'étouffe pas l'éloquence d'un tout nouveau style, à la philosophie complexe et marginale.


Le vidéaste David Dempewolf accompagnera chacun des morceaux de projections d’images fixes ou animées. Ce projet multimédia sera intercalé par des séries de clichés surprenants, tous réalisés par W. Eugene Smith. Des années durant, ce passionné de jazz avait côtoyé les plus grands musiciens – et Monk – dans son loft de Manhattan, alors transformé en studio d’enregistrement. Moran portera ces rares documents d'archives sur scène pour illustrer sa relecture inventive de l'événement at Town Hall.



Cette énigmatique mise en scène aura pour objet de continuellement confronter le nouveau et l'ancien. De les réunir.

Virage de sa vie, pour la première fois, le 28 février 1959, à la Mairie de New York City, Thelonious Monk offre à sa musique une interprétation orchestrale, alors que la grande heure des Big Band touchait à sa fin.

Jules Colomby, illustre producteur et proche du pianiste, fut l'instigateur de ce projet.
Monk dû extraire de ses compositions les aptitudes de certaines à renaître collectivement. Les versions orchestrées de Crepuscule with Nelly, d'Off minor ou de Monk's Mood sont aussi déroutantes qu'hallucinatoires.
Une ampleur fourmillante se dérobe sur nos tempes. Il semblerait qu'une discussion intime prennent - dans l'espace confortable des interstices - l'allure d'un grand discours.
Ici même se traduit une autre façon de parler, dans un lanjazz dense et neuroleptique. L'esprit de Monk se duplique en nonnette, dans une formation unie qui, incessamment, se questionne et se répond sans jamais se couper pourtant.

En quel sens est-ce vraiment intéressant (possible) de rejouer du Monk et de se l'approprier, sans le dénaturer ni le copier ?

Les musiciens qui s'en répondent disent bien souvent – et à juste titre : La partition est en elle même tellement parfaite que l'altérer serait comme détériorer son équilibre naturel. L'essence de ses compositions est multiple dans le rapport qu'elles entretiennent avec l'espace, le temps, l'harmonie et ses respirations. Comme chez Bach, la partition de "Melodious Thonk" emprunte des degrés infinis. D’abord considérée comme étrange, voir injouable, elle est pourtant devenue standard.

Jason a voulut distancer la partition ; juste la laisser résonner dans son esprit.

" J'essaye de ne pas l'aborder comme le contenu d'un disque mais comme un objet. Comme un morceau de papier que l'on peut gribouiller, découper ou froisser à sa guise. Comme si je n'en avais pas grand chose à faire - alors que c'est tout le contraire".


Pas de ligne fixe ou droite, l'audacieux projet sillonne autour d'une idée, prend des airs d'intimité. Une dialectique s’installe entre cuivres et grand piano noir. Ces mêmes manies stride de détrousseurs d'harmonies agrémentent l'âme anguleuse des compositions de Monk. Originel ricochet. L'explosion coloré de l'esprit du grand Thelonious renaît, dans les mains d'un destructeur incroyablement doué.

Vendredi 2 mars 2012 – Cité de la musique – 20h.




mercredi 25 janvier 2012

La révélation vocale : Gregory PORTER, le prêcheur.

Il était venu présenter son premier disque à l'automne 2011. Si son titre phare, 1960 WHAT ?, était devenu ma musique de chevet, je ne l'avais encore point vu chanter.

Déjà, poignes serrées, regards croisés, ce doux géant m'avais littéralement captivé. Je le voyais tout droit sortit d'un conte moderne : sa cagoule noire et sa grosse barbe hirsute, lui grignotant les trois quart du visage ; des mirettes rondes et profondes, empaquetées d'émotions, surmontant un sourire franc et généreux ; puis, cette grande bouche qui cause peu, mais toujours avec justesse. Méthodiquement disposée, une casquette rétro, lissée sur sa tête, coiffe la cicatrice d'un acide accident démoniaque.

De toute part, sa diction révèle une bonté élégante. L'ombre smart de Gregory prenait reflet sur le haut du rideau blanc-cassé ; lui donnait contrastes et vie. En le voyant miroiter, du plancher au balcon, j'observais sa désarmante sincérité. Aussi discrète qu'imposante était sa présence.

Une stature de colosse, dans une voix de porcelaine, contraste l’abrupte musique qui, aussi atemporelle qu'éblouissante, figure l'évidente réalité de la performance. La rythmique ferme ne se perd pas dans son tumulte. Elle corse la rondeur d'une voix de crooner révolté. Il rugit, swing, change de tempérament, gonfle les voiles d'un souffle profond. A l'unisson, nous recevons une sensibilité "nouvelle", sans même ce soucier du temps.


L'eau de ta source fait des vagues harmonieuses, mouvementées et berçantes. Elle s'est perdue dans ma poitrine. On dirait que tes lèvres ont encore besoin d'enfance. Polisseur d'âmes abruptes, cataplasme des soirs solitaires, qui que tu sois, ta voix microsillonne - sur mon phono – l'imprévisible bleu.

Un tintement de cymbales emmailloché et, soudain,  tout ce déchaîne. L'ouragan Black Nile raisonne fort en dedans. Ta version de Skykark a plus l'envergure d'un condor que d'une alouette. C'est cette tendre puissance d'oiseau terrien, de divinité vulnérable, qui m'attendris chez toi. Par tes chansons nous recevons non seulement des émotions universelles - épidermiques -, bien plus encore, des instantanées de toi, l'amoureux libertaire ; donc de nous.

L'altiste James Spaulding joue un rôle majeur dans ce premier disque. Quant à Kamau Kenyatta, il symbolise l'ombre de Gregory. En plus d'être son "meilleur ami", il est également producteur, saxophoniste, pianiste et compositeur dans ce projet.

Peut importe qu'il s'agisse d'un titre original ou d'une reprise, Gregory à la sincérité de ne ressembler qu'à lui.

Notre rencontre me fait comprendre que le chant est sa faille perceptible, l'identité de son âme. On pourrait y voir un blues, touché par la grâce enfouie des temps modernes. La douceur et la niaque, la beauté et la rédemption, inexorablement s'imbriquent dans chaque respiration, contretemps ou silences.
Les mélodies laissent une trace, comme ces rêves brumeux dont on voudrait se rappeler, au petit matin, encore tout enveloppé de songes. Leurs palettes de couleurs sont pigmentées de souvenirs mélancoliques et de joies impénétrables. Parce-qu'autour de Gregory, s'harmonise des touches musicales entêtantes. On pourrait les dires spirituelles, quand à moi, elles m'évoquent - irrémédiablement - l'être humain, et sa lumineuse condition.

Intemporel. Pourtant, défile dans son style, les chocs musicaux de sa vie : King Cole, du blues au gospel ; Donny Hataway, Bill Withers ou Joe Williams... Comme tout le monde. Visiblement non. Comme si chez lui, l'apprentissage des standards lui avait révélé le secret de sa propre voie.

Une fois, il avait une veste cuivrée – impeccablement taillée, un gilet gris au col rabattu, un pantalon velours grosse côte et cravate à pois. Une autre, c'était tout en noir, cache-col rouge vif, que je le saluais. Ses goûts vestimentaires témoignent la partie émergée de son élégance. Au New Morning, After midnight, le 12 décembre dernier, nous avons célébré les artistes ayant fait l'année (thanks TSF). En private, comme le veut la tradition, ils étaient tous venus taper le boeuf, comme pour ne pas nous quitter. Gregory chantait haut, entre un piano antillais et des congas afros.

Be Good. Sortie le 14 février 2012.
Son tout prochain album, BE GOOD confirme le talent du gamin de L.A. Ce même chanteur de Brooklyn ayant fréquemment résidé au St Nick's Pub des chaudes rues de Harlem. Devenu l'invité de luxe du prestigieux Jazz At Lincoln Center Orchestra, de représentations en représentations, il séduit New York City, puis l'Europe, la Russie, l'Ukraine et l'Afrique du Sud... Domicilié du monde ? Sans illusion, c'est là sa véritable définition.













Gregory Porter au Duc des Lombards par ducdeslombards

vendredi 6 janvier 2012

SPEAK LIKE A CHILD – Herbie Hancock (1968)

"Adieu à l'enfance"


1- RIOT
2- SPEAK LIKE A CHILD
3- FIRST TRIP
4- TOYS
5- GOODBYE TO CHILDHOOD
6- THE SORCERER


Le noctilien tarde. Les immeubles n'ont plus guère de fards aux fenêtres. Par pointillés on peut entendre les gens se coucher.

Sur le plexi opaque de la borne, ruisselle des larmes de swing pailletées. Ce même maillage de perles blanches qui étire sa longue crinière d'hiver, alors que le chahut de l'enfance bruisse les platanes de poils à gratter.

Il sentirait presque une odeur de viennoiserie chaude derrière l'unique soupirail enfumé.

 Deux talons noirs marquent l'asphalte d'un tempo d'après minuit, un battement aortique, calé sur 100 pulsions minute à la noire. Ça raisonne dans le vide. Une nouvelle de Faulkner. Je chavire, oublie le bus et décide de suivre – au pied levé – l’enivrante musique de nuit.

Ici, les notes d'Herbie sont déroutantes. Pleines et justes, sans solos ni impros ; juste une ambiance en voicing, un état d'âme ou une langoureuse déclaration. Il fait sombre dans sa composition, bien qu'elle soit follement lumineuse... C'est, en quelque sorte, tout ce que l'enfance fait mine de nous promettre et finalement nous retire avec acharnement.

Je dois aller tout droit, mais c'est à tribord qu'il me fait prendre. Dans le casque, la stéréo circule d'un tympan à un autre, avec grâce, installe un doux va et vient qui rassure. Une toile de fond brumeuse colle aux aspérités de la Seine tranquille. Scintillent comme des phares bretons flugelhorn, trombone basse et flûte alto, sur les murs cuivrés de la Cité perdue. En fait, il avait raison : sans raccourci c'est par ici qu'il fallait cheminer.

Je ne vois pas de fins dans ses morceaux. J'imagine des tableaux joints ; une grande fresque pleine de vides. Comme dans Maiden Voyage, quelques années plus tôt, le jeune Herbie décrypte des univers lydiens. Une succession d'accords colorés marquent – par pointillés – son chemin.

Ainsi, je passe du Marais à Charonne, ma Bastille faisant le pont. Les thèmes ne sont plus les mêmes d'un quartier à un autre. Pourtant, une cohérence implacable se dessine entre les lieux, le temps et l'ouïe. Sur la route de l'école des grands, à contresens, j'arpente - straight - le rythme de ces toutes petites notes imprévisibles qui perlent mes paupières. Elles saluent l'inconnu(e) ; une matière sonore qui laisse des traces.

L'harmonie d'un lieu dépend de sa musique. Il y a bien des mirages concrets. Par le regard frappe parfois une mélodie nouvelle, les cordes d'un orchestre symphonique ou juste celles d'un piano solitaire. Quand c'est tout gris comme ça, j'entrevois ces longs dimanches soirs, l'innocence froissée d'un revers de mouchoir, mes souvenirs qui glissent à l'unisson sur une luge de verre poli. Puis, un cartoon, une histoire, et les rêves rougissent. Plus de pyjama, seule la peau sur les draps, tout comme la musique d'Herbie, j'ai grandi. L'enfance c'est une chanson toute nue !

Enfin j'arrive. Je pousse la lourde porte codée de mon dortoir et quitte l'ombre. On incante la musique du Sorcier Miles. J'entends maintenant la présence de Gil Evans, dodelinant dans un coin, sur un vieux rock in chair. Bref, ça vibre en balançoire dans l'apart' en osier.

Entre mélancolie et délectation, c'est un perpétuel mouvement de déchirure qui s'installe. Dans la contrebasse de Ron Carter s'ébroue la brise du levant. Un battement de cymbale fait le jour se lever. Il demeure comme un picotement vertigineux dans le ventre ; celui d'un adulte aux yeux d'enfant bien réveillé.

HERBIE HANCOCK - Piano, composition.
THAD JONES - Bugle.
PETER PHILIPS - Trombone.
JERRY DODGION - Flûte alto.
RON CARTER - Contrebasse.
MICKEY ROKER - Batterie.




mercredi 14 décembre 2011

CHARLIE CHRISTIAN – la naissance d'une guitare : Swing to Bop.

L'enfance de l'art est un lever de soleil.



Et puis le jazz devint un art urbain. C'est entre les murs enfumés des clubs, dans ces dancehalls suffoquants des nocturnes de Harlem, que le swing vit le jour.

Le Minton's Playhouse ouvre ses portes en 1938. A cette époque, Charlie Christian a dix-huit ans. A cette époque le jeune Charlie expérimente un matériel nouveau et une façon de jouer toute aussi bleue. On ne dira pas Bop ; encore moins Rock. Le son de l'instrument n'a pourtant pas la marque de son époque. Car l’effilement minutieux de ses demi-tons, la façon d'augmenter, puis de diminuer ses accords, de les attaquer comme du poivre au moulin, laissent entendre le sirop salé d'une musique qui ensorcelle. Un autre feeling. Amplifié. La découverte d'un son, d'un nouvel instrument aux possibles infinis.

C'est sur une contrebasse qu'il s'initie. Ses premières notes dans l'orchestre d'Alphonso Trent, en 1934, sont déjà de lointains souvenirs quand il entre, cinq ans plus tard, dans le sextet de Benny Goodman, une Gibson ES-150 à la main – semble t-il originellement inventée par Eddie Durham, tromboniste dans l'orchestre de Jimmie Lunceford.

Première photo d'un protoype de guitare électrique. Archives Gibson, 1924.
Après avoir été une attraction régionale du côté d'Oklahoma City, le génie de Charlie s'épanouit au volant de sa Ferrari, d'août 1939 à juin 1941, auprès d'un des plus populaires jazz band de l'époque. Benny Goodman est sublimé par le jeu de Charlie. En quelques jours, Christian est passé de 2,50 $ la nuit à 150 $ par semaine. Il va rapidement hisser la guitare à niveau égal de la contrebasse ou de la batterie dans l'importance de l'accompagnement et, profitant de la considération des musiciens de l'époque, va développer des solos qui donneront à la guitare ses nouvelles lettres de noblesse.

"Rose Room" et "Stardust" en 1939, "Breakfast Feud" en 1940, "I Found A New Baby" et surtout "Solo Flight" en 1941 (véritable concerto pour sa guitare arrangé par Jimmy Mundy pour le big band de Goodman) firent ses belles heures de gloire.




After Hours à Harlem


Revenons au Minton's. Dans cette cour de récréation du soir pouvait jouer, délivrée de toutes discriminations, une nouvelle vague d'artistes au style vif et précis. Au virage des années quarante, Henri Minton attribua la programmation du club au chef d'orchestre Teddy Hill.
 T. Monk résidait au piano, Kenny Clarke aux baguettes. L'autre Charlie, Bird Parker, avait quatre années de moins et déjà se profilait en lui l'envol migratoire du new jazz. Le laboratoire du BeBop était en place. Un nouveau public de boulimiques venait s'empiffrer de caviar (quasi) gratuit ! Les chaudes soirées s'emmitouflaient, pour la nuit, dans une tornades d'improvisations, sur des structures modernes auparavant inexplorées.

En mai 1941, c'est lors d'une jam session d'anthologie que Charlie et Dizzy s'échangent d'improvistes mélodies en escalier, glissantes sans tomber, elles feront immédiatement école. Kerouac s'en inspirera pour concevoir l'écriture automatique. Des générations de musiciens – tous instruments confondus – s'inspireront de ses élégantes techniques stylisées.

Associé à l'époque swing, le vocabulaire musical de C.C a néanmoins été étudié et imité par les premiers boppers. De Tiny Grimes à Barney Kessel, d'Herb Ellis à Wes Montgomery. Plus encore, on comparait, déjà en son temps, la tenue de ses solos à celle d'un vent. Le grand Lester Young observait attentivement ses prises de risques contrôlées, ses solos sans bouche aux longues notes tenues puis, fuyantes à toute vitesse comme la brise. Il semblait être un saxophone dans la dextérité de son style, dans le prolongement câblé de son souffle électrique et de tout son velours cuivré.

Jamais on n'avait entendu gratter ainsi. Ses deux micros, c'était son secret. Ils produisaient un champ magnétique enveloppant ; le ronronnement parfait. C'est souple et animal ; un coup de pouce rond, un phrasé sans ongles. Barré dans des futurs fastes, on perçoit le génie de Charlie dans la courbure de ses doigts aux longs crescendos fiévreux, dans son style tout en tension et en relâchements soudains. Charlie Christian incarne indéniablement un virage dans l'histoire de la grande musique moderne ; celle qui vient du Blues et de Bach...

Il disparut prématurément à vingt cinq ans de la tuberculose. Bien qu'il n'eu pas le temps d'enregistrer professionnellement en tant que leader, les compilations sur bandes de ses sessions en tant que sideman - où il est souvent le principal soliste - suffisent à témoigner la touche d'un pionnier. Il resterait le premier à avoir fait découvrir l'ancien instrument électrifié, tandis qu'au même moment, à Paris, Django le manouche peaufinait un tout autre genre de swing...






Enregistrements :
Lady be good (au Carnegie Hall, 1939)
Star dust (avec Benny Goodman, 1939)
Seven come eleven (avec Goodman, 1939)
Six Appeal (avec Goodman, 1940)
Waitin' for Benny (jam session, 1941)
Breakfast feud (avec Goodman, 1941)
Solo Flight (avec Goodman, 1941)
Stompin' at the Savoy (jam session au Minton's, 1941)

mercredi 30 novembre 2011

IMPRO. au club : seul à plusieurs.

Bien d'autres, des plus habiles, l'ont, avant moi, écrit. Causer jazz c'est aussi jaspiner de rencontres. D'un verre et d'un cornet. D'une main sur un clavier. Des éclats de rires à contre-temps et d’acoustiques
 états-d'âme bleutés. Les mimiques des plus concentrés, l'abandon des décomplexés.

 Aller au jazz-club, c'est un peu comme se retrouver seul en plein milieu de Time Square. Tout est inconnu et sauvage tel un vertige pétrifié, tel une jungle de cristal dans un carton mâché. La mélodie s'entrechoque aux nuisances du quotidien et, pourtant, l'échéance tumultueuse de l'Instant, contribue – dans une certaine mesure – à sa grande création. Ça secoue drôlement au milieu de ce fatras, cet éclat de nuit vernis de songes ; sanctuaire païen pour nostalgiques visionnaires.

L'expérience du visuel a fondamentalement une incidence sur le ressenti. C'est curieux ; je ne l'ai vraiment compris qu'hier, à New York ou à Sète (je ne pourrais dire l'année). Auparavant, de mes découvertes musicales, je me délectais seulement par l'ouïe. De ses mouvements sur mon épiderme et ses folles insolences, de ses histoires sans visages qui n'ont pas de fin... Pourquoi aller voir un live en fermant les yeux, hein ? Je n'avais envie de voir ni de connaître le matériel. Les musiciens j'y pensais souvent après, quand le disque était déjà terminé et que l'écho langoureux du point d'orgue résonnait, en s'éloignant de mes tympans. Trop tard, leurs sons étaient déjà devenues miens.

Je me disais que les créateurs étaient simplement les passeurs de l'anonyme. N'existe-t-il pas pour chaque chose plusieurs beautés ? Le jazz n'est pas un être unique. Sa diversité annulerait presque le mot ; comme si cette musique avait voulu être plus ou autre chose qu'elle même.

Pourtant, jouer le blues originel, le chanter ou l'écouter, ensemble, c'est aussi le détourner de sa route solitaire. Son véritable salut pourrait résider à l'endroit de cette infinie liberté collective.

La musique semble avoir besoin de silences à plusieurs pour se reconnaître. Confronté à l'auditoire, sa pudeur abandonne l'éclat du récital partitionné pour livrer un état d'âme, une vérité. Le rythme visuel – une sorte de battement coloré – voit sa tonalité modelée par l'espace, la lumière, la forme, la texture et la nuance que l'on y met. On imagine souvent le jazz en noir et blanc. Ma photographie musicale épouse une palette multicolore, composée de faisceaux kaléidoscopiques ni blancs ni noirs, ou tout est en reflets.

Le même jour, au même lieu, deux sets ne se ressemblent jamais. Sans pare-feu, la somptueuse création, si soudainement accomplie, si immédiatement donnée, nous offre un bouquet d'émotions libres. Chacun reçoit ses propres illuminations. Les pèlerins voyagent où leurs esprits les guident. A choisir : un souffle éthéré de Nouvelle-Orléans ou l'écho satin de Scandinavie.
Smalls, NYC, Avril 2010.
Maintenant, lorsque j'écoute ...at the VanghuardBirdland ou New Morning, puis quelques jams au Stone, lorsque je m'absente sur les planches en pin de Juan, de Rio ou Tokyo, maintenant j'entends – sur l'enregistrement – le crissement des chaises en bois, l'effeuillement des billets, le tintement des verres entassés, accompagnant une rumeur d'ombrelle. Les odeurs de cuivres humides et de cuirs tannés. Le goût d'un moment passé, qui gouleille longtemps sur la glotte maltée. Des mains s'entrelacent, des doigts se délassent, il y a un fumet de nuit. Afin d'en distiller chaque arôme, d'en sublimer chaque humeur, nous avions tous les oreilles plus grosses que le ventre.
 Parmi les calmes et les excités, j'observais l’envoûtement du jazz, joyau sauvage, qui ne pouvait pas longtemps rester seul.

 Lyrisme écarté, après le concert : plus qu'une poignée. Les références et l'humour des musiciens donne envie de commenter, puis de se réserver, de laisser le hasard justement s'exprimer. La musique, en liant, fait surgir une vérité : l’incommensurable imagination de l'homme, de l'artiste uni à ses électrons, tout autour d'une émotion. Que j'aime aller au cinéma...

Je voudrais trouver les mots et leurs silences. La liberté dans la contrainte. Etre à la fois le vide et le plein liés. S'essayer, tout juste là, sans gommer. Seul à plusieurs dans ce club de jazz. Il y a tant de rêves à rêver les yeux ouverts. Jaune col traîne dans un coin.

dimanche 20 novembre 2011

La BlaXploitation en B.O. (et en mieux !)

Une dynamite 100% black !

C'était déjà tellement vieillot quand c'est sorti, que ça n'a pas prit une ride... à dire vrai, ça aurait presque rajeuni. Aujourd'hui source d'inspiration pour le cinéma de Tarantino ou de Spike Lee ; influence majeure du hip hop ; du graphisme ; des représentations de l'homme noir dans la société moderne ; c'est un fait : la BlaXploitation – contraction de black et d’exploitation – est trop touchante pour qu'on puisse en dire du mal. Je commencerais par cela, en essayant de vous transmettre la tonalité rythmée de son message, à la fois grotesque, divertissant et émouvant.

Tout en m'engouffrant une bonne poignée de série B. à la sauce black américaine, je jubilais de cette audacieuse supercherie et me demandais comment j'aurais pu réagir à l'époque. Aurais-je été séduit par ce style explosif et populaire, cette vigueur à contre-courant, par ces furieuses bandes sonores fondues sur images – aussi suaves que dansantes, amplifiées de bric et de broc, cette parodie du cinéma holywoodien... ?


La petite histoire de ce mouvement socio-culturel s'inscrit dans la grande : celle des Etats-Unis du début des années 70, celle du cinéma indépendant, celle d'une nouvelle communauté afro-américaine, une jeunesse vengeresse s'emparant des rues, black & proud comme le chantait déjà James en 1969.

Pour le spitch, ce sera simple. Déjà, nos super héros n'auront rien à envier aux votre. Ce seront des Clark Kent et des James Bond en puissance (et en mieux !). Nos justiciers auront la classe et le bagou de cette époque : un grand coup de balais sur l'avenir prédit !

Mais, le black hero parle différemment ; sa virilité est noire de toute façon. Il y a, non seulement, les prouesses sexuelles et les gros calibres qui pétardent, mais en plus, et de partout, ce sous-entendu obnubilant : Tout ce que vous faites, nous savons le faire (et en mieux !). Que ce soit pour les films policiers ou les enquêtes de détectives privés (trilogie des Shaft), pour le cinéma d'horreur (Blacula, Le vampire noir, Abby), les arts martiaux (Black belt Jones), le péplum (The arena) ; pour le western (Boss nigger), l'espionnage (Cleopatra Jones), le film politique engagé (The spook who sat by the door), le comique ou la parodie (Uptown Saturday Night). Ce cinéma correspond à une esthétique qui, en empruntant des codes identitaires forts, amorce le concept d'une nouvelle époque, d'une autre culture, d'une société émancipée.

Certes, le scénario du film est secondaire, voir anecdotique. Et alors ? Vous n'avez pas le monopole des navets ! Et si les votre sont emprunts de puritanisme, les notre seront savamment cra-cra. Nous revendiquons notre langage châtié et nos attributs démesurés. De toute façon ce n'est pas ça la vraie question. Qu'est ce que nos frères noirs-américains ont envie de voir ? Du changement ? De l'entertainment ? Des belles poursuites en voitures débridées ? Des frères avec de l'oseille ? Faudra vous habituer. Au moins, dans nos histoires, les braquages on les réussit !

Bien sur, vous pourrez vous rincer l'oeil. Nous avons fait venir les plus belles femmes du Bronx (celles que vous n'aurez jamais d'ailleurs). Bref, vous allez voir la vie de nos rues, notre soul kitchen, tout cela, que vous ne connaissez pas encore, notre quotidien (et en mieux !)
De toute façon, nous n'avons pour modeste prétention que le désir de divertir notre communauté, trouver le bon rythme et, je l'espère, les dégainer de leurs sombres pensées.

Il y en aura des comme vous, des comme nous, des flics et des voyous, quelques hommes blancs, bedonnants et corrompus, bien sur des frères noirs, sapés comme Sly et sa famille de Stones. Encore plus charismatiques que père Sidney, c'est dire. Devine qui régal le dîner ce soir ?

 Une chose est sure : cette fois, ce sera vous les looser. A nous les stéréotypes ! Nous allons vous montrer l'autre facette des voyous, danseurs de cabaret. La vie de vos serviteurs, balayeurs, zonards, pilleurs, gangsters, pimps même. Comment sont vraiment vos dealers, tous ces bandits ou esclaves des ghettos dont vous parlez de loin, que vous vous targuer de représenter avec vos yeux fermés. La mode du Gagsta black est lancée. Dans un monde de scénarios bien réglés, de personnages minutieusement étudiés, de partitions impeccables, d'options et d'actions bien placées, qu'est ce qui fait obstacle ?

Pauvreté, violence, drogue, jeux, prostitution, sexe, ont plusieurs mode de lecture. Dans tous les films de la BlaXploitation, le héros justicier, le vengeur ou le repenti montrent une énergie sans failles pour gagner une reconnaissance légitime au sein de la communauté. Pour la première fois, à partir de cette période, des comédiens noirs sortiront des traditionnels rôles que vous leurs (dé)laissiez…

Parce qu'ils sortent du cadre, des standards montrés. Parce que leur attitude décontractée plait avant de choquer.

Vous avez dit voyou ? Avec de l'humour c'est encore mieux n'est-ce pas. Tout ce baratin, c'est juste pour vous émousser. Nos films n’ont en aucun cas une vision dogmatique, rappelant - par exemple - celle des  Black Panther. Ils rendent simplement compte de manière poétique (oui !), de la situation des années 70, aux États-Unis, notre pays. Et tant mieux ! <<<<<<<<<<<<

La musique, je m'en charge. Il n'y aura rien de mieux, mec ! Ce sera celle que vous ne connaissez pas encore. Celle dont vous ne pourrez nous déposéder. La meilleure musique que vous puissiez imaginer, celle qui fait balancer le buste et les mollets  qui frissonne et s'érisse sur la peau contaminée.
 Chaque personnage aura son Hit. Comme Morricone avec Sergio Leone (en mieux, bien sur !). Super cool, super fly. Par ici, c'est c' qu'on aime. De la Soul music, men. Et si t'arrives pas à suivre le tempo, t'en fait pas : rien n'est congénital, il parait. Vous verrez, un jour vous aimerez.

Parce qu'il y a quelque chose qui lutte, au travers, pour se faire entendre. ENTENDRE c'est bien de ce sentiment que l'image touche. La blaXploitation chante haut et fort l'existence d'une contre culture représentant une nouvelle ère démancipation pour la communauté afro-américaine.


La musique soul de la pellicule noire.

Le film amorce date de 1971. A sa sortie, Sweet Sweetback's Baadasssss Song, tournée par Melvin Van Peebles, fait l’effet d’un coup de tonnerre dans le pays. Le réalisateur réussit à allier langage cinématographique et politique en dirigeant ce long métrage d’un bout à l’autre de la chaîne de production et de diffusion. Ainsi, il se démarque largement des standards cinématographiques de l'époque par sa manière d'orchestrer la publicité de son film. Il utilise une méthode inexistante jusqu'alors : celle de la bande originale. Il a fait appel au groupe de soul-funk Earth, Wind and Fire, encore largement inconnu, et crée ainsi l’alliance parfaite entre la musique et le cinéma noir-américain.

 D’un point de vue technique, il utilise des cadrages non conventionnels avec un montage psychédélique hérité des films pornographiques de l’époque (textures multicolores, pellicules surexposées). Le "white citizen council" classera le film X pour le démonter auprès des diffuseurs et du public. Van Peebles en ferra un objet marketing. D'ailleurs, il apparaîtra en bas, à gauche de l'affiche ; c'est le Blanc qui ne veut pas que les afro-américains voient le film. Contre toute attente, le concept fut une énorme réussite commerciale qui ne resta pas longtemps inexploitée par les grandes firmes du cinéma.

La même année sort Shaft, les nuits rouges de Harlem , cette fois ci produit par un grand studio mais toujours réalisé par un noir : Gordon Parks (photographe et journaliste). Shaft sera un succès planétaire grâce en partie à la musique originale d' d'Isaac Hayes (c’est d’ailleurs ce film qui sauvera la MGM de la faillite).

 Chaque projet était l'occasion de fournir une bande originale de qualité aussi (si ce n'est pas plus) célèbre que le film. Des voix rondes et des cuivres rassurants. Impeccablement montés. Les rythmiques afros décalées, subtilement mêlées aux guitares qui cocotent ; aux cordes séductrices vibrant glissando. De ce sentimentalisme honnête et pur wha-what en couleur la fièvre des 70's.

Tous les grands musiciens noirs de l'époque ont exercé leurs talents dans cet exercice de style. La liste est longue et non exhaustive : James Brown (Black Caesar), Curtis Mayfield (Superfly, Short eyes)Isaac Hayes (Shaft, Truck Turner, Three tough guys), Johnny Pate (Brothers on the run, Bucktown), Marvin gaye (Trouble man), Norman Whitfield (Car wash), Edwin Starr (Hell up in Harlem), Roy Ayers (Coffy), J.J. Johnson (Cleopatra Jones), Willie Hutch (The Mack), Herbie Hancock (The spook who sat by the door) et Barry White (Together brothers)...


Shaft trailer (1971) par SaleSud


Foxy Brown trailer par SaleSud


Blaxploitation Hommage par Faabwell

 

mercredi 9 novembre 2011

Jazz in Jackson Pollock.

Jackson Pollock, Autumn Rhythm (n°30), 1950. Oil on Canvas, 266.7 x 525.8 cm.
Metropolitan Museum of Art, NYC.
" L'art moderne , pour moi, n'est rien de plus que l'expression des aspirations de l'époque dans laquelle nous vivons. Les Classiques ont pu dépeindre leur époque. Toutes les cultures ont eu des moyens et des techniques pour exprimer leurs aspirations immédiates. Ce qui m’intéresse c'est qu'aujourd'hui, les artistes n'ont pas besoin d'aller vers un sujet extérieur à eux-mêmes. Leur source est différente. Ils créent de l'intérieur.
Il me semble que l'artiste moderne ne peut exprimer son époque, l'avion, la bombe atomique, la radio... sous les anciennes formes de la Renaissance ou de toute autre culture du passé."
Jackson Pollock.

AMOUREUX DU SWING

Le swing est un maillage de temps faibles et de temps forts ; une texture "stretch", sur une balançoire, une continuité syncopée - répétée à l’infini -, c'est une substance dynamique, pulsionnelle et métrique. Régulier dans ses battements, le swing désobéit pourtant la cadence et transgresse le métronome. C'est une sereine turbulence.

Quand on observe, avec attention, l'oeuvre de Pollock – depuis ses débuts jusque dans ses peintures finales – on contemple une rythmique bien précise. La fureur sans le désordre. Dans ses formes réside le swing sauvage de la batterie de Krupa, les orchestres fous du Count et du Duke. Dans l'impulsion du geste peintre on retrouve l'explosif Sing, Sing et la touche à la Benny Goodman ; une pointe de Billie et de Lester, suspendus au silence de la ville, le style à la Jelly Roll, un souffle parsemé de Coleman Hawkins et de Ben Webster.

Lee Krasner, peintre et épouse de Pollock, expliquait à propos de Jackson : "Il se mettait en condition en écoutant ses disques de jazz, pas seulement pendant la journée, mais jour et nuit, nuit et jour pendant trois jours non-stop, jusqu'à ce que vous vouliez vous réfugier sur le toit ! La maison tanguait avec. Il pensait que le jazz était la seule autre chose créative qui soit arrivée dans ce pays".

Paradoxalement, lui qui dans ses représentations rejetait toutes formes de conservatisme, admirait sans limite les sonorités d'une époque révolue. Pollock est passé à côté du be-bop, dont il était pourtant le contemporain. Il disparut au tournant du jazz progressif qu'il inspira dans ses fondements mêmes. Viscéralement attaché à un "jazz primitif", de ceux qui poétisent la mélodie, ses créations ne relèvent pourtant ni du swing ni de l'ancien, l'esprit de Jackson bat la mesure, free & straight, le vif désir de l'inouï.


INSPIRATEUR DU FREE – CHEF D'ORCHESTRE DU CHAOS.
" Je ne me sert pas de l'accident comme d'une excuse. Il n'y a pas de hasard dans ma peinture."

Quel autre peintre a de cette manière été associé aux formes du jazz moderne ? De Kooning ? Mondrian ? Klee ? Basquiat ?

1960, quatre ans après sa mort, Ornette Coleman sort l'improvisation collective du Free Jazz (Atlantic). Une révolution sonore portant, en couverture du disque, la reproduction du tableau White Light de Pollock. Cette icône picturale restera comme un symbole. De sa spontanéité exacerbée, de l'affranchissement de ses formes, de ses techniques d'exécutions révolutionnaires se modèlera, tout autour, une musique noisy, aussi construite que déstructurée.

" Chaque morceau est totalement différent des autres, mais dans un certain sens il n'y a ni début ni fin pour ces compositions. Il y a une continuité d'expression, des fils de pensée évoluant continuellement, qui lient toutes mes compositions ensemble. Peut être est ce quelque chose comme la peinture de Pollock ".
Ornette Coleman, liner notes from Change of the Century, Atlantic.


Jackson Pollock, White Light, 1954. 


Comme dans la peinture de Jackson, on se sait pas véritablement dans quelle direction la musique d'Ornette Coleman va s'écouler. Cette fresque collective annonce belle et bien une nouvelle ère, faisant reculer les limites théoriques de l'apprentissage musical. Basée sur une improvisation totale, le double quartet du saxophoniste s'inspire des techniques des arts plastiques – notamment de celle du dripping – pour superposer les couleurs sonores d'un même spectre musical. La cohérence de l'ensemble répond avant tout de l'écoute et de la réactivité dans l'Instant. Aucun trait de pinceau ne peut s'effacer. Aucune note se corriger. Moment de grâce basé sur l'utilisation de techniques renversées, les formes du free sont, elles aussi, empruntes de contradictions humaines.

Pour improviser sans thème – et que cela tienne –, il faut accumuler une formidable mémoire d'accords inconscients, un abîme qui attend de s'étaler en surface. Ce sont les mêmes puissances des commencements qui doivent saisir le peintre et le musicien. Abîme de la fascination, griserie de la note juste, du cercle brisé, les déambulations du jazz épousent l'éclaboussure du vide, du cosmos et de son silence, s'offrant à l'abandon. La somme des accidents définit la théorie de l'oeuvre.

Plus recemment, Ken Vandermark enregistre en 2002 l'album Furniture Music (OkkaDisk) contenant le titre Immediate Action (for Jackson Pollock). A travers ce morceau, le saxophoniste s'inspire de l'expressionniste abstrait pour chercher de nouvelles formules de composition, essayant de retranscrire le mouvement gestuel du peintre, sa fragilité en suspend.

" La toile à peindre peut s'identifier à une scène de jeu non figurée, une arêne dans laquelle agir, plutôt qu'un espace dans lequel reproduire" (H. Rosenberg, The American Action Painters, 1952).

Rappelant de lointaines pratiques artistiques d'Asie, la toile, disposée au sol, remet en question l'équilibre traditionnel de la surface et de la tenue. Le mouvement du corps tout entier est sollicité dans l'écoulement de la peinture, libre, qui se répand, sans pinceau, sans partition. L'artiste, les deux pieds dans la toile, dirige, saisis par l'Instant. Les entrelacs de lignes et de couleurs, se déplacent aux quatre coins de la surface blanche. De cette polyphonie abstraite naît une musique dans laquelle s'affirme la primauté du geste, l'inscription du mouvement et son écho. Les lignes mélodiques s'entrelacent. Traits d'esprits instantanés, elles répondent pourtant à une logique de mémoire, une harmonie sensorielle. Le peintre, comme le musicien, doit maîtriser la ligne, le rythme, et l'espace – la littérature beat dans un coin, au chevet, pas loin.

C'est comme si Pollock avait indiqué un chemin imaginaire à suivre, un rapport intime entre l'artiste et le support : une sorte d'intensité qui ne vous permet en rien de savoir si ça va plaire, quand ça va finir ; éveiller ou faire hurler. Comme une croyance au premier rendez-vous, brisant le cercle, cassant le cycle, les perceptions visuelles et sonores sont, à l'aube des 60's, prêtent à vivre leurs propres expériences.